[Article] le 28 Fév 2023 par

Avant-propos

Ces dernières années, plusieurs thèses de doctorat en langue française, soutenues (Obeid 2010 ; Baghali 2019 ; Eliassi 2019) ou en cours (Ebadi), ont été consacrées aux organisations islamistes kurdes. Bien qu’elles s’inscrivent dans une dynamique de promotion de la recherche sur l’islamisme, ces thèses – de valeur inégale – sont peu connues puisqu’aucune n’a fait l’objet de publication. Ainsi, des connaissances scientifiques à accès libre sur l’islam politique kurde demeurent rares. On peut toutefois se reporter l’article de H. Baghali qui donne un aperçu de ses recherches. Cela étant, ce manque de connaissance ne constitue pas la seule raison d’être de ce dossier. Le projet d’un dossier thématique sur l’islam politique découle également des réflexions stimulantes développées dans le cadre du séminaire sur « Les mutations de l’espace kurde » organisé au CETOBaC à l’EHESS-Paris. L’objectif de ce dossier est donc de poser les premiers jalons d’une réflexion sur l’islam politique kurde, en partant d’une série de questions : quel est l’apport des organisations kurdes dans le processus de politisation de l’islam ? Quels sont leurs ressources et leur rapport aux institutions étatiques ? Leur inclusion politique a-t-elle conduit à un changement de leur idéologie et de leurs pratiques ? Les contributeurs de ce dossier tentent d’apporter un premier éclairage à ces questions, à partir de matériau empirique de première main tiré de leur travail de terrain. Les axes de réflexions développés ici pourront, espèrent-ils, être discutés et servir d’amorce à de futures recherches.

Ce dossier s’ouvre sur un article très éclairant et pour ainsi dire encyclopédique de Martin van Bruinessen qui nous peint un tableau quasi-exhaustif des acteurs islamistes kurdes. L’accent est mis sur le rôle de ces derniers dans la diffusion de la pensée des Frères musulmans tant à l’échelle moyen-orientale qu’internationale, tout en décrivant leur évolution propre dans les quatre pays où vivent les Kurdes. M. van Bruinessen soutient qu’à partir des années 1950-1960 les Kurdes ont non seulement adhéré à l’islam politique qu’exportent les Frères musulmans depuis l’Égypte vers les pays moyen-orientaux, mais ont aussi contribué à le diffuser. Leur rôle dans la circulation des idées et des méthodes de travail des fréristes semble surtout important en Irak. L’auteur montre que l’apport des islamistes irakiens et notamment kurdes se fait en trois phases. Elle commence avec Amjad al-Zahawi (1882-1967), savant religieux, qui semble avoir participé activement à la mise en place des réseaux fréristes en Irak en créant trois branches appelés usra (famille, en arabe) à Mossoul, à Bagdad et à Halabja. Bien que clandestin et illégal, le mouvement frériste s’est progressivement implanté dans la région kurde de Halabja à partir de laquelle il s’est diffusé au Kurdistan iranien au tournant des années 1970 et 1980. Cette première phase de la diffusion du programme politique frériste semble s’accompagner à partir des années 1960-70 d’une internationalisation du mouvement. Au cours de cette deuxième phase, van Bruinessen souligne le rôle pionnier joué par les Irakiens. Trois irakiens (Ahmad Totonji, Hisham Yahya al-Talib, et Jamal al-Din Barzinji, celui-ci serait kurde) semblent avoir activement contribué à la création des réseaux internationaux des Frères musulmans, d’abord en Angleterre, ensuite en Amérique du Nord. Enfin, l’auteur décrit une troisième phase marquée par l’émergence des mouvements islamistes propres aux Kurdes et distincts de ceux de Turquie, d’Iran, d’Irak et de Syrie. En réaction aux organisations islamistes turques ou iraniennes qui prônent l’assimilation des Kurdes au nom d’un universalisme islamique, on assiste, à partir des années 1980-1990, à un regain d’intérêt des islamistes kurdes pour les aspirations locales de leurs propres sociétés. Ce revirement ne signe pas une rupture complète avec les mouvances islamistes nationales ou transnationales mais annonce plutôt un tournant.

A cet égard, l’exemple d’Ahmedi Muftizadah, président de Maktab-i Qoran, une organisation islamiste kurde évoluant au Kurdistan iranien, est emblématique. Celui-ci, en dépit de sa participation à la Révolution iranienne et de ses relations étroites avec une partie de la classe politique chiite, se voit emprisonné et exclu par le régime lorsqu’il revendique, en 1979, l’autonomie pour la région kurde. L’exclusion politique et la privation des ressources gouvernementales amène les membres de son organisation à diversifier leurs ressources. Ainsi, en parallèle de leur engagement politique, ils s’orientent vers des activités entrepreneuriales pour assurer leur pérennité. L’article de Hawzhin Baghali, fruit d’une enquête de terrain, nous permet de voir comment cette organisation investit le marché local dans lequel elle extrait des ressources lui procurant une capacité distributive et les moyens de fidéliser ses militants. L’organisation prend ainsi un aspect entrepreneurial en parallèle de ses activités politiques. A travers sa contribution H. Baghali propose une réflexion sur la relation entre l’islam et le secteur économique en montrant, à l’aune de son terrain d’étude, comment l’idéologie islamique s’articule au marché local. A l’issue de sa démonstration, l’hypothèse de l’absence d’un ethos propice aux investissements et au capitalisme en Islam ne semble pas résister à l’examen des faits.

Le rapport ambivalent entre Islam et marché fait écho à un autre aspect de l’islamisme kurde que relève M. van Bruinessen, dans son texte, à savoir le rapport des islamistes avec le nationalisme kurde. L’auteur évoque, entre autres, le cas d’Ali Bapir, président du Groupe islamique du Kurdistan, parti islamiste (GIK), un parti islamiste issu d’une dissidence au sein du Mouvement islamique du Kurdistan (MIK) survenue en 2001. Celui-ci voit d’un mauvais œil le nationalisme qu’il considère comme une « substitution au Dieu » et une aspiration particulariste entravant leur projet global de recréation de l’Umma, la communauté des croyants. Or, l’auteur souligne que le discours d’Ali Bapir sur le nationalisme kurde semble avoir évolué par la suite (précisons, ici, que ce changement s’opère après que le GIK entre au Parlement régional du Kurdistan). Toutefois, van Bruinessen rapporte que ses interlocuteurs soulignent l’ambivalence de ce discours et émettent des doutes sur son changement de position après son intégration dans les institutions politiques.

Cette hypothèse est le point de départ de la contribution de Hardy Mède qui se propose d’analyser les prises de position des députés islamistes au Parlement de la Région du Kurdistan irakien. La littérature spécialisée considère que l’intégration de partis islamiques dans les institutions politiques s’inscrit dans une dynamique de conversion ou de modération de leur position. À rebours de cette thèse, l’auteur soutient que la matrice idéologique des islamistes n’évolue guère en dépit de leur participation politique. À cet égard, les débats parlementaires constituent un lieu privilégié pour apprécier les arguments et références idéologiques mobilisés, lors des échanges avec leurs collègues, par les élus islamistes. Ces derniers restent intransigeants sur nombre de sujets qui touchent aux mœurs ou à la famille qu’ils considèrent comme des « lignes rouges » non négociables et mobilisent essentiellement les normes morales et religieuses dans leurs argumentations. Hardy Mède s’intéresse plus particulièrement aux débats autour de la proposition de réforme de la polygamie élaborée sous l’impulsion des associations féministes et de la commission des Affaires des femmes. L’analyse des échanges et des interactions parlementaires montre la porosité de la frontière entre le politique et le religieux chez les députés islamistes. Elle permet d’émettre des réserves quant à la pertinence de la thèse de l’« inclusion-modération ». L’auteur fait constater qu’un changement de répertoire d’action (c’est-à-dire la participation des islamistes à la compétition politique institutionnalisée) n’entraîne pas nécessairement une inflexion idéologique. Il ressort de la mise en perspective de ces contributions et de l’observation des acteurs islamistes évoluant dans les différents espaces nationaux que la logique de transnationalisation des partis islamistes kurdes se heurte à une dynamique de nationalisation des engagements politiques et d’intégration dans les sociétés locales.

Une rubrique « varia » succède au dossier thématique. Dans le but de valoriser les travaux de jeunes chercheurs et la diffusion de leurs recherches, la revue Études kurdes vient d’ouvrir une rubrique qui permettra de publier des articles hors dossier thématique. Les varia de ce numéro contient deux articles remarquables par leurs apports respectifs aux domaines des études kurdes, l’un en archéologie et l’autre en histoire. L’article de Barbara Couturaud porte sur l’âge du bronze ancien, IIIe millénaire avant notre ère, au Kurdistan irakien, un terrain qui avait été sous-exploité par les recherches archéologiques passées. L’auteure propose un premier bilan des connaissances disponibles en passant en revue les travaux récents ou en cours qui mettent en lumière les sites de cette région. L’objectif de ces recherches est d’améliorer les connaissances sur cette période charnière qui correspond au début de l’urbanisation dans cette région, et de mieux comprendre les dynamiques sociale et politique complexes de ce territoire, notamment le passage de petits royaumes à une entité territoriale unifiée sous la dynastie akkadienne. Dans sa contribution, Alisa Shablovskaia offre les clés d’une compréhension des relations entre les Russes et les Kurdes en revenant sur les raisons de l’échec de la politique russe à l’égard des Kurdes durant la Première Guerre mondiale. L’auteure montre qu’en dépit d’un intérêt grandissant pour les Kurdes dès le XIXe, l’Empire russe n’a pas pu développer une politique étatique cohérente et stable envers ces derniers. Les tergiversations de la diplomatie russe et les discordances personnelles et institutionnelles au sein de l’appareil étatique expliqueraient en partie l’échec de cette politique pro-kurde qui oscille entre trois points de vue que l’on peut aisément qualifier d’instrumentaux. À cet égard, l’article de Shablovskaia entre en résonance avec l’actualité russe sur la scène politique moyen-orientale, et plus particulièrement syrienne.

Enfin, ce volume se termine par une notice biographique consacrée à David Graeber, grand anthropologue anarchiste américain. Notice dans laquelle, Sacha Girond Bourgeois retrace le cheminement intellectuel de l’anthropologue et la raison de son enthousiasme pour l’expérience du « confédéralisme démocratique » au Rojava, dans le Kurdistan syrien.